Le soir infini revêt son écharpe nocturne. La fraîcheur monte du fleuve telle la vapeur des eaux dangereusement chaudes. Le dérèglement est annoncé.
Un pont vert sur la Meuse. Si les lucioles bleues ne dansaient pas sur ses flancs, son corps d’acier, statique, serait invisible tout bonnement. C’est la nuit qu’éclaire le plus distinctement un rayon. Et l’eau passante impassible est, seule, manifestation du temps : la preuve qu’il est un mouvement.
L’automne est là, en avance, et murmure sa lumière à l’oreille des lents nuages. Le clapotis sur la berge prévient du départ : spectacle !
En face, un trou s’est fait dans le bois épais : sur le mont, Olympe pointe une lunette vers le ciel — il n’y a pas une étoile distinguée. Alors que montre-t-il ? Rien qu’un bleu assombrissant l’atmosphère, qui en finit avec le rose, avec la flaque orange teignant sa voûte. Un rayon de lampadaire, tout au plus. Et le belvédère au-dessous — faut-il encore le savoir.
Peut-être, peut-être faut-il, tant que nos pieds chatouillent la Meuse en promenade, observer le trou, cette lucarne, lunette sur le monde, par son envers : son reflet dans l’épaisse matière aquatique. Et soudain, il n’y a plus de ciel dans le trou du bois. Les profondeurs du fleuve s’ouvrent à soi, myriade de scintillements qui chantent une ode, belle, à l’éternité chatoyante.
Des commandants s’exposent en rang serré, saluent le Soleil seul maître des systèmes les plus scientifiques : nous descendons jusqu’au paradis.
Des chansons dansent sur des airs marins, nous emportent jusqu’à l’océan : l’eau s’allège fortement, s’élève.
Les voix s’étalent au bord — éventail, chaleur —, prennent grand plaisir à vivre doucement.
La Bohème stationne de l’autre côté, avec son ancre et ses cordages, amarrée au ponton du soir : le voyage est fini pour elle.
Ô les éblouissements ! Il y a un phare, là-dessous. Guidez, guide, guidez ! — entracte.
Des feuilles marchent à la surface de l’eau. Hommes et dieux, quant à eux, coulent par le trou : il est devenu puits. Reprise !
Un peintre brosse sa palette de verts sur les pupilles : le paysage s’affiche à soi — ô éclat de chaque feuille, chaque ondulation.
Une plume passe sans son aile : l’eau la fait flotter dans les airs.
Du soleil chutent des gouttes d’or, éclaboussent les joues : nous voici couronnés.
Un pigeon vole sur le ventre. Un bonhomme, du pont, le pêche.
Est-ce un rêve inversé ? Est-ce une scène dramatique ? Suis-je spectateur de cette réalité, — ou bien réalisation du spectacle ?
Dans l’eau verte, le ciel reste bleu. — Le théâtre est fait, les acteurs sont prêts.
Acte I : …
Alclan

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